
Une quarantaine de personnes – dont une majorité de civils – ont été tuées, à Noël, dans une attaque terroriste dans le nord du Burkina Faso. Pour certains spécialistes, cette attaque illustre un tournant dans la stratégie des jihadistes, qui épargneraient de moins en moins les civils. Publicité
Le Burkina Faso est en deuil. Mardi 24 décembre, il a vécu l’attaque la plus meurtrière depuis le début des violences jihadistes, il y a cinq ans. Dans la commune d’Arbinda, située dans le Soum, au Nord, près de la frontière malienne, 35 civils, dont 31 femmes, et sept militaires ont été tués. Un bilan confirmé par les autorités locales qui ont précisé que “80 terroristes” ont été “neutralisés” par les forces de sécurité chargées de repousser cette attaque.
Pour Jérôme Pigné, spécialiste français du terrorisme en Afrique de l’Ouest à l’institut Thomas More,
cette hausse de l’insécurité s’explique par l’évolution de la stratégie
des terroristes. S’il note “des ciblages au niveau des représentants
des autorités dans la région du Soum”, il constate aussi “une
aggravation de la violence sur le terrain vis-à-vis des populations
civiles.”
Une analyse partagée par Siaka Coulibaly, politologue
burkinabè spécialisé dans les questions sécuritaires. “Jusqu’ici, les
principales cibles des groupes armés étaient les symboles de l’État,
comme les fonctionnaires, les militaires ou les gendarmes. Mais
aujourd’hui, ils se tournent de plus en plus vers les civils”,
constate-t-il.
Les tactiques des terroristes ont changé et ils
n’hésitent pas à attaquer les civils et les militaires, comme lors de
l’attaque d’Arbinda. “Pendant que le détachement (militaire) essuyait
des tirs nourris, un autre groupe d’individus armés s’en est pris aux
populations civiles, majoritairement des femmes, dont des personnes
déplacées qui avaient trouvé refuge à Arbinda”, a précisé une source
militaire à l’AFP.
Attaquer les civils pour les empêcher de collaborer
Ce
n’est pas la première fois que la population est massivement frappée
par des attaques terroristes. Au début du mois de novembre, 37 civils
avaient été tués dans l’attaque d’un autobus transportant des travailleurs de la mine de Semafo, dans l’est du Burkina Faso. Et près d’un mois plus tôt, des individus armés ont pris d’assaut une mosquée, à Salmossi, dans le nord du pays. Ils ont abattus 16 personnes, toutes de confession musulmane, et ont fait deux blessés.
Au total, depuis 2015, les attaques jihadistes au Burkina ont fait plus de 700 morts et environ 560 000 déplacés et réfugiés, d’après les Nations unies.
Ce
bilan s’explique notamment par un déséquilibre croissant entre la
puissance des groupes armés et la détresse des civils. Jérôme Pigné
dépeint des attaques “de plus en plus sophistiquées”. “Les groupes armés
procèdent à des opérations très cadrées parce qu’ils sont bien
informés”, affirme-t-il. “Quand ils attaquent une caserne, un camp ou un
village, ils parviennent à s’organiser pour prendre par surprise les
populations ou les casernes des forces de sécurité.”
S’attaquer
aux civils, c’est aussi un moyen de les faire taire ou de les effrayer.
“Les terroristes ont sûrement peur de voir des populations collaborer
avec l’État ou avec les services de renseignement”, précise Jérôme
Pigné.
Car l’appui de la population civile dans la défense est
plutôt répandu dans les pays du Sahel. “C’est un bon système de
renseignement qui permet de savoir ce qu’il se passe de l’intérieur”,
explique Siaka Coulibaly.
Une majorité de femmes parmi les victimes
L’attaque
d’Arbinda soulève également la question des femmes, qui représentent la
majorité des victimes. Pour Siaka Coulibaly, il est peu probable
qu’elles aient été particulièrement visées. “Cela ne correspond pas aux
modes opératoires de ces groupes armés”, explique-t-il. “Les femmes ne
sont pas armées et elles sont vulnérables donc traditionnellement, ils
ne s’attaquent pas à elles en premier lieu”.
Jérôme Pigné pense,
lui aussi, que ces femmes sont des victimes collatérales. “Dans cette
région, il y a beaucoup de déplacés, qui sont d’ailleurs souvent des
femmes et des enfants”, détaille le chercheur. “Le fait qu’elles aient
fui leur zone d’origine et qu’elles soient des femmes font d’elles les
premières victimes de cette situation d’insécurité”.
>> À lire : Louis Magloire Keumayou: “Les groupes armés frappent là où ils ont l’impression d’avoir un terrain propice”
Pour
protéger les civils, le Burkina Faso a choisi d’impliquer directement
sa population dans la lutte contre le terrorisme. Après l’attaque du 6
novembre dans un autobus, Roch Marc Christian Kaboré, président du
Burkina Faso, a “ordonné le recrutement de volontaires pour la défense
de la patrie, dans les zones sous menace”.
Pour le moment,
l’État burkinabé n’a pas communiqué sur les modalités de recrutement de
ces volontaires. “Nous ne pouvons pas en dire plus pour des raisons de
sécurité et de stratégie”, a ainsi confié à RFI
une source proche du gouvernement. Pour Jérôme Pigné, cette annonce
témoigne de l’échec du Burkina Faso à sécuriser sa population. “Cela
illustre le désarroi et l’incapacité de cet État à contrôler ces groupes
armés. Comme tous les États du Sahel victimes du terrorisme, le Burkina
est aux abois”, lance-t-il. “Tous manquent de moyens humains dans le
domaine du renseignement.”

